Retour à l'album Petit Noun, l’hippopotame bleu des bords du Nil

"Petit Noun, l’hippopotame bleu des bords du Nil"


Anja Klauss  Géraldine Elschner

Interview croisée

Géraldine Elschner, auteure, et Anja Klauss, illustratrice, nous parlent de leur démarche de création.

La motivation pour un nouveau “Pont des Arts”

Géraldine Elschner. Le petit hippopotame bleu a été un coup de cœur comme toujours ou presque. Je l’ai “rencontré” en Autriche, au musée de Vienne, il y a une dizaine d’années et avais acheté pour mes enfants un tee-shirt le représentant : tête devant, gros popotin derrière avec sa fleur de lotus. Du coup, le petit personnage est entré dans notre quotidien et j’ai tout de suite eu envie de l’intégrer dans une histoire un jour. Il aura fallu attendre la collection “Pont des Arts” pour lui pour trouver sa place.

Anja Klauss. C’est mon deuxième album dans la collection “Pont des arts”, une collection que j’apprécie énormément, d’un coté parce qu’elle permet aux enfants de découvrir l’art de façon ludique et personnelle, d’un autre parce que l’illustrateur peut s’approprier une œuvre, la penser autrement et proposer un autre point de vue. C’est à chaque fois un défi : on s’y perd un peu d’abord mais cela permet de découvrir de nouvelles manières de voir et de s’exprimer différemment.

L’inspiration : le récit et son illustration

G. E. Le symbole fort de la renaissance et le rituel funéraire si important pour l’Égypte antique ont fait que le thème de la mort s’imposait, d’autant plus que les figurines de faïence ont été retrouvées dans des sépultures. Le départ du vieil homme était le plus naturel, il est donc devenu l’ami de Petit Noun. La pyramide du Louvre, où j’ai retrouvé les petits hippopotames bleus, faisait en quelque sorte renaître celles du Nil… On traversait le temps, passait à l’au-delà, les éléments se sont installés autour de ce voyage. C’est une histoire que j’ai portée longtemps en moi avant de la formuler sur le papier.

A. K. Quand je choisis d’illustrer une histoire, c’est toujours d’abord parce que j’aime l’histoire, parce qu’elle me parle personnellement ou me semble apporter des réflexions et points de vues sur le monde importants. Je réfléchis tout de suite au potentiel illustratif qui se cache dans le texte et vois si des images ou des jeux graphiques me viennent en tête. Cela a été le cas ici.
Chaque album nécessite pour moi une approche stylistique différente. Mais je garde tout de même mes outils de base : mes pinceaux et mes tubes de gouache. Graphiquement il y avait pour moi le défi de passer de l’univers égyptien en deux dimensions à la réalité de nos jours. Petit Noun fonctionne ici comme le lien entre ces deux espaces.

La documentation préparatoire

G. E. Je n’ai approfondi les documents qu’après l’écriture. Avant, je m’étais simplement imprégnée des choses. Faute de pouvoir aller en Égypte, je suis allée très souvent au Louvre, prenant des notes devant chaque vitrine. C’est là, sur un banc, que j’ai enfin commencé à écrire l’histoire. La fiction l’a emporté. Nous sommes loin du documentaire. L’illustration en revanche est très précise, documentée, recherchée. Anja Klauss a merveilleusement interprété l’histoire, tout en restant très proche de ce que je ressentais moi-même.

A. K. La documentation est une étape très importante pour moi, pas seulement pour avoir de l’information visuelle, mais pour me glisser en douceur dans un nouvel univers. De cette manière, j’ai pu apprécier mieux qu’auparavant le graphisme et la simplicité décorative de l’art égyptien.

Le voyage de Petit Noun, un voyage dans le temps

G. E. Ces différents voyages sont tous une traversée du temps. Antef part pour l’éternité, Petit Noun sommeille en attendant qu’une main le réveille, la pyramide de nos temps modernes fait écho aux pierres millénaires. Alternance du jour et de la nuit, de la vie et de la mort, du réveil et du sommeil, des phases actives et passives, de la conscience et du rêve… Le cycle est éternel.
Le rapetissement de Petit Noun est un clin d’œil au temps, si présent dans l’histoire. La figurine est minuscule par rapport à l’animal réel, comme si les siècles avaient eu sur lui l’effet inverse de la réalité. Mais sa taille est sans importance. Même s’il rapetisse, il grandit intérieurement, persévère, traverse de nombreuses épreuves pour atteindre le but qu’il s’est fixé. Son parcours est finalement celui de tout enfant face à la vie : la quête de soi et de ses origines.

A. K. J’ai voulu insister sur le voyage de Petit Noun, de la naissance au dernier repos. Nous faisons tous ce voyage. Et comme lui, nous changeons et restons pourtant les mêmes. Cet hippopotame est le symbole de la vie toujours changeante et pourtant la même, comme un fleuve qui fait voyager tant de gouttes d’eau et pourtant reste le même. Dans l’avant-dernière image, toutes les couleurs, les nuances de joie, de tristesse et d’espoir que nous sommes tous capables de ressentir partent et se mélangent dans le fleuve de la vie. Et si on y pense, l’eau du Nil d’antan est la même qui coule dans la Seine de nos jours…

Un voyage initiatique et une leçon de vie

G. E. Petit Noun est costaud sur ses petites pattes, il affronte la vie avec optimisme et confiance, sans se laisser décourager et n’est certainement pas arrivé au terme de son voyage. Moi ? J’essaie d’en faire autant…
Il vient de la nuit des temps. Le concept de l’Égypte antique selon lequel “le soleil meurt chaque jour pour renaître chaque matin” est également très proche de la pensée cistercienne de Bernard (de Fontaine) de Clairvaux qui disait : “La vie revient dans les traces de la mort, comme la lumière revient dans les pas de la nuit.” De la création à la mort, tout se rejoint…
Petit Noun a un sens profond de l’amitié. Mais il est capable malgré tout de partir seul, sans crainte, à la découverte de ce monde qui lui est inconnu. La force lui vient peut-être de cette affection profonde qu’il a reçue… Quant à sa vie au musée, est-ce vraiment la prison ? Tant d’enfants, tant de visiteurs viennent le voir. Ce regard sur lui le fait revivre d’une certaine façon. Et que fait-il la nuit, quand les gardiens sont partis ? Allez savoir…
L’histoire n’en reste pas moins simple et accessible aux tout-petits : on peut la lire à différents niveaux. Elle invite chacun de nous à imaginer la vie antérieure des petits hippopotames qui dorment si bien dans leur vitrine et celle de tous les autres trésors mis à jour par les archéologues. C’est passionnant de les faire revivre. Alors allez-y, et bon voyage !

A. K. Nous sommes tous mortels. Nous faisons partie du cycle de la vie et de la mort, du changement perpétuel. Or, la mort n’est pas souvent abordée dans notre culture et il serait important de donner plus de place à ce thème. Nous avons besoin de dire au revoir à nos proches quand ils partent autant qu’ils ont besoin de nous dans ce moment difficile.
Nous faisons partie de la nature qui nous entoure et sans cette nature nous ne pourrions pas exister. Nous sommes un être vivant parmi les autres et notre capacité de penser, de communiquer et de créer de l’art nous impose de la protéger, de la respecter et de retrouver une harmonie avec elle : c’est ce que j’ai voulu rendre dans mes illustrations.

De l’Égypte ancienne au monde d’aujourd’hui, quelques réflexions…

G. E. Il y a une certaine nostalgie face à la beauté de l’Égypte ancienne. L’évolution a ses pertes et ses richesses. Petit Noun se sent perdu, transposé dans un autre siècle mais un bond en arrière dans le temps l’aurait tout autant déconcerté. Ce qui lui manque, c’est ce qu’il a connu, ce qui lui est familier : son enfance paisible et protégée. L’adieu est donc autant personnel que temporel. Mais le passé n’est pas pour autant vu comme le paradis perdu : la recherche des origines et le retour aux sources permettent de mieux aller de l’avant.
D’ailleurs la dernière illustration est aussi animée et joyeuse que la première à l’époque des Pharaons : à voir les hippopotames dans l’eau toute la journée, on se demande ce qu’ils y cherchent. Que cache cette carapace grise et épaisse ? Et s’ils étaient bleus là-dessous ? On a envie d’aller leur frotter le dos. L’histoire continuerait en boucle…

A. K. Les univers que j’ai dessinés n’existent pas seulement dans le passé mais bien de nos jours, ailleurs. Je n’ai pas de nostalgie, plutôt de l’espoir, celui que nous arriverons à chasser le brouillard des villes. Si chacun de nous apporte un peu de verdure, un peu plus de couleur, comme le fait Petit Noun, ce ne sera plus nous qui prendrons les couleurs de la ville mais la ville qui s’inspirera des nôtres.