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"La Grotte des animaux qui dansent"


Barroux Cécile Alix

Interview croisée

Cécile Alix, l’auteure, et Barroux, l’illustrateur, nous parlent de leur démarche de création.

Démarche et inspiration

À la première lecture de l’histoire, on perçoit à quel point le récit tient compte des dernières découvertes scientifiques des équipes de chercheurs qui travaillent sur le site de la grotte Chauvet-Pont d’Arc. Comment vous êtes-vous documenté ? En quoi l’état de la recherche dans le domaine de la Préhistoire et de l’art pariétal vous a aidée ? Pouvez-vous nous donner quelques exemples précis dans l’histoire ?

Cécile Alix. René Desbrosse, l’un de mes meilleurs amis, était paléontologue et préhistorien, j’aimais me promener dans les couloirs de sa propriété au milieu de ses « trouvailles », comme il nommait ses fossiles, os en tous genres et objets des époques lointaines… C’est lui qui est à l’origine de ma passion pour l’époque préhistorique, et en particulier la période aurignacienne. Avant d’écrire cette histoire, je m’étais déjà beaucoup intéressée au sujet et j’avais lu plusieurs ouvrages, tels, pour ne citer qu’eux, L’Art des cavernes de Jean Clottes (éd. Phaidon, 2008), La Plus Belle Histoire de l’Homme (collectif, coll. "Points", éd. Seuil, 2004), ainsi que de nombreux articles au sujet de la grotte Chauvet-Pont d’Arc parus dans des revues spécialisées.
Un film m’a également beaucoup émue — davantage que la visite de la sublime réplique de la grotte que j’ai faite après l’écriture de cette histoire. Il s’agit de La Grotte des rêves perdus, réalisé par Werner Herzog, voyage absolument fantastique (féerique !) au cœur de la véritable grotte Chauvet-Pont d’Arc.

Pouvez-vous nous dire ce que vous avez ressenti en découvrant les œuvres graphiques de la grotte Chauvet-Pont d’Arc ?

Cécile Alix. Une émotion intense et une profonde admiration pour les artistes qui ont orné cette grotte. Ils ont su nous montrer que c’est le mouvement qui détermine la forme, leurs animaux se déplacent, vivent sous nos yeux ! Ils ont saisi l’essence même de leurs sujets pour nous donner à voir l’indispensable, la nature profonde des animaux qu’ils ont représentés. C’est bouleversant, infiniment touchant d’avoir la chance de les admirer 36 000 ans après !

Processus de création

Quels ont été vos partis pris graphiques ? Comment expliquez-vous aux enfants les effets de lumière et de matière propres à l’album ?

Barroux. Le processus n’était pas évident, je ne voulais pas dépendre d’un réalisme absolu et reproduire les fresques au millimètre près, alors il a fallu que je m’en inspire, que je les interprète, que la justesse vienne aussi de l’énergie et du mouvement que j’allais pouvoir mettre dans mes images. Chercher l’émotion juste plutôt que le trait juste.

Comment avez-vous travaillé ensemble ? Qui a influencé l’autre ou le travail a-t-il été réalisé individuellement ?

Cécile Alix. L’écriture du texte a précédé l’illustration, peut-être Barroux (que je ne connais pas) saura-t-il mieux répondre que moi à cette question.
Ce que je peux vous raconter à ce sujet, c’est que j’ai accueilli les illustrations avec émotion. Au premier regard, on pourrait les croire « primitives » et elles se révèlent fines, lumineuses, profondes, intenses et intimes pour certaines, tellement symboliques ! Barroux a su refléter et transmettre ce contraste entre les rudes conditions de vie et l’élégance des œuvres de la grotte, contraste saisissant entre ce grand froid et la lumière intérieure des êtres.
J’ai découvert, à travers ces illustrations, les images originelles qui sommeillaient en moi à mon insu… une genèse illustrée de ce que je voulais écrire… une évidence ! C’est difficile d’exprimer ce que l’on peut éprouver en découvrant son histoire illustrée ! (Sourire).

Barroux. J’ai tout de suite beaucoup aimé le texte de Cécile. De nombreuses images se sont imposées à moi en le lisant. J’ai trouvé ce texte très moderne.

Les récits pour enfants concernant la Préhistoire présentent souvent les hommes et les femmes de cette époque comme des êtres « primaires ». Vos personnages sont au contraire sensibles et intelligents. Pourquoi ce choix ?

Cécile Alix. Parce qu’ils étaient sensibles et intelligents ! Je l’ai toujours pensé !
Ce ne sont pas les humains de cette époque qui étaient « primaires », mais leurs conditions de vie !
Il fallait être vraiment évolué et astucieux, au contraire, pour survivre à l’époque glaciaire, avec des moyens et des armes rudimentaires, entourés de bêtes féroces ! Comment ferions-nous aujourd’hui, dans de pareilles conditions ? N’oublions pas que nous devons notre confort actuel à l’évolution, aux découvertes, aux avancées médicales, technologiques, scientifiques, etc.
Les artistes qui se sont exprimés sur les murs de la grotte Chauvet-Pont d’Arc préparaient savamment leurs supports et utilisaient des techniques sophistiquées telles que l’estompe ou la perspective, rien de « primaire » donc, au sens où on l’entend aujourd’hui.
La découverte de la grotte Chauvet-Pont d’Arc a bousculé plusieurs certitudes au sujet des hommes qui vivaient à cette époque : on les imaginait de petite taille et on découvre, grâce aux ponctuations, que certains pouvaient mesurer 1m80, comme les hommes d’aujourd’hui ! On a toujours évoqué des artistes de sexe masculin, et à présent, on émet l’hypothèse que des femmes dessinaient également dans les grottes… On les imaginait très « rudimentaires », comme des ébauches de ce que nous sommes, on les considère enfin comme des hommes à part entière, capables de ressentir, de s’exprimer et de partager avec talent, finesse et intelligence.
Grâce aux découvertes présentes du passé, notre perception et notre compréhension du monde qui nous a précédés s’affinent, se « modernisent », et c’est l’un des meilleurs hommages que nous puissions rendre à nos si lointains ancêtres !

Comment avez-vous décidé de présenter ces œuvres ? Quelles difficultés avez-vous
rencontrées ?

Barroux. Ces peintures sont vraiment étonnantes, d’une grande force, avec un sens du mouvement incroyable. Ce que j’ai trouvé très intéressant — hormis redonner vie à ces animaux — c’était d’arriver à retranscrire les personnages dans des ambiances réussies, de jouer avec les ambiances, scène d’hiver enneigée, scène nocturne à la lumière des étoiles, scène d’intérieur éclairée à la torche.

Les contraintes de création étaient nombreuses et complexes à cette époque. Comment vous représentez-vous les conditions de création de ces artistes ? Pensez-vous que la contrainte est un élément important dans le processus créatif ?

Cécile Alix. On l’a vu dans les explications précédentes, les trésors des grottes ornées nous prouvent que les artistes de l’époque préhistorique affrontaient résolument les obstacles et les dangers du monde qui les entouraient. Ils les surmontaient en adaptant leurs outils et leurs gestes aux exigences de leur environnement. Nous ne pouvons pas affirmer catégoriquement qu’ils suivaient également des contraintes spirituelles, mais c’est très probable.
Après des recherches sur le sujet et de nombreuses lectures, je reste saisie par le fait que, vraisemblablement, les artistes de cette époque ne semblaient pas fuir la contrainte, mais au contraire la recherchaient ! En effet, ils ne choisissaient pas la facilité quand ils dessinaient dans des endroits reculés de la grotte au confort inapproprié : parois quasi impossibles à atteindre et roches pleines de bosses et de trous !
Par exemple, pourquoi, dans la grotte d’Altamira, le plafond des bisons, qui se trouve relativement près du sol, a-t-il été réalisé alors que l’artiste ne disposait d’aucun recul pour apprécier l’ensemble de son œuvre et aurait eu tout loisir de la réaliser dans un endroit plus propice et confortable ?
Aucun artiste moderne ne s’infligerait de telles conditions de création.
« Personne d’entre nous ne peut peindre comme cela ! » disait Picasso à propos de l’art pariétal. Mystère… Énigme… Peut-être (certainement !) les artistes de cette époque n’avaient-ils pas la même perception de la contrainte que nous !
La contrainte peut structurer la création, mais elle n’en détermine pas forcément le processus. L’artiste s’appuie sur les contraintes, ne les subit pas, il reste libre de sa création. C’est ce qu’il est et ressent qui s’exprime avant tout. Si je me permets cette affirmation, c’est parce qu’en contemplant les panneaux peints de la grotte Chauvet-Pont d’Arc, j’ai ressenti une grande liberté, une indépendance unique, l’expression libre de personnalités singulières, comme un souffle profond,
infiniment bienveillant, qui m’accueillait et m’enveloppait.
Souvent l’artiste se trouve confronté à des exigences précises ou à des contraintes fonctionnelles étroites et parvient, malgré cela, à donner à son œuvre une tonalité stylistique singulière. Le style se libère de la contrainte.
À un moindre niveau, si je vous parle de ma propre création, pour la commande d’un album tel que celui-ci, par exemple, j’assimile les contraintes données par l’éditeur et le sujet, je les mâchonne en quelque sorte (!), je les roule en tête comme un petit noyau en bouche, je les fais miennes, puis j’invente mon histoire et j’écris très librement. Ce texte est une création qui n’est pas enchaînée mais reliée en toute liberté aux contraintes que l’on m’a (et que je me suis) données.

Barroux. Pour moi, la contrainte en illustration est l’élément clé pour arriver à créer des images fortes et puissantes. Laisser libre cours à sa créativité dans un cadre permet de la canaliser, de gagner en puissance.

De nombreux mystères persistent à propos de ces œuvres : vous ont-ils permis d’être plus libres dans la création de cet album ?

Cécile Alix. Le mystère inspire, c’est vrai, et pousse à le percer, à donner sa propre interprétation de l’énigme, sans pour autant lui retirer sa dimension magique ! On trouve des clés, on les dessine, mais chacun est libre de regarder à sa manière les horizons dévoilés.

Une dimension spirituelle semble s’installer au fil de l’album. À quoi correspond-elle ?
Établissez-vous un lien entre la création et la spiritualité, voire la « magie » ?

Cécile Alix. Les préhistoriens, à propos de la spiritualité de cette époque, évoquent deux concepts :
— le concept de fluidité : hommes, femmes, chevaux, arbres, etc. peuvent changer de nature : un arbre peut parler, un homme peut être transformé en animal, et inversement dans certaines circonstances ;
— le concept de perméabilité : aucune barrière n’existe entre le monde où nous sommes et le monde des esprits, monde réel et monde spirituel fusionnent.
Mais tout n’est que théorie… Une certitude en revanche, c’est que tous les visiteurs des grottes ornées telles que la grotte Chauvet-Pont d’Arc, Lascaux, etc. sont saisis par la noblesse, la grandeur spirituelle qui se dégagent de ces compositions graphiques. On peut parler de sanctuaires paléolithiques !
Dans tout processus de création, il y a, à mon sens, une puissance magique et spirituelle qui dépasse le réel, qui transporte le créateur et emporte le spectateur de l’oeuvre dans une autre dimension.

Barroux. C’est vrai qu’il y a une certaine magie qui se dégage de l’album. J’ai tout fait pour construire mes images, installer mes ambiances, travailler mes personnages … après, aux lecteurs de laisser la magie opérer, la magie des mots, des illustrations, du livre.

Philosophie

Les enseignants vont pouvoir, à partir de ce dossier pédagogique, mettre en place des séances de philosophie avec leurs jeunes élèves. Ils vont se poser des questions telles que : pourquoi les hommes de la Préhistoire dessinaient-ils ? Peut-on imaginer un monde sans art ? À notre tour, nous vous posons ces questions…

Cécile Alix. Il y a beaucoup à dire, mais on pourrait commencer par cette question plus globale : « Pourquoi les hommes dessinent-ils ? » Quelle que soit l’époque, l’acte de dessiner est intemporel, et je ne suis pas absolument certaine que les Aurignaciens aient été très différents de nous dans leurs démarches artistiques. On ne peut que supposer leurs motivations.
Le dessin n’est-il pas par excellence un outil à raconter ? Une représentation du dedans et du dehors, un regard, un langage, un moyen d’expression à la fois poétique et infiniment intime, une interprétation aussi ?
Il nous confie le grand et le petit, les lumières et les ombres, l’émotion, la sensation, la vérité et le rêve. Il nous murmure, nous chuchote, nous parle, nous crie, ou nous hurle !
C’est aussi parfois une recherche de l’esthétique, une expression de la beauté du monde, un lien social… un témoignage laissé aux autres hommes.
« Dessiner » vient du latin disignare, de signum, « signe ». Dessiner, serait-ce envoyer un signe ? Contemplez un dessin et vous aurez à la fois à lire, à écouter, à regarder ! Et à réfléchir, à comprendre, à ressentir, à vous souvenir, à vous projeter…
Un dessin est une source intarissable d’inspiration, un champ infini des possibles pour dire et se dire. Peut-être est-ce pour toutes ces raisons (et tant d’autres encore !) que l’homme dessine (et que les hommes de la Préhistoire dessinaient.)
Peut-on imaginer un monde sans art ? Il y aurait encore plus à dire que dans la réponse précédente ! Cette question entraîne immanquablement celle sur l’utilité de l’art, à quoi sert-il ? Je pense que l’homme est un animal doté d’un corps et d’un esprit… Dans un monde sans art, il nourrira son corps, mais son esprit dépérira et cette inanition entraînera sa perte ! Même s’il n’en a pas toujours conscience, l’art est l’un des besoins fondamentaux de l’homme.
Quels que soient sa culture, son milieu, son âge, l’être humain vit avec l’art… partout on écoute de la musique, on raconte des histoires, on écrit, on chante, on dessine, on danse, on exprime grâce à l’art… et là où on ne le peut, où on l’interdit, l’art existe encore à l’intérieur des êtres, il les nourrit en catimini. Ceux qui ne le perçoivent pas vivent tels des animaux prisonniers et se consument. « L’art commence là où vivre ne suffit plus à exprimer la vie », écrivait André Gide. L’art est à mon sens indissociable de l’humanité. Un monde sans art serait un monde sans humain. Gris, plombé, muet, sourd et aveugle à lui-même.
« L’art et rien que l’art ! C’est lui qui nous permet de vivre, qui nous persuade de vivre, qui nous stimule à vivre » disait aussi Friedrich Nietzsche dans Humain, trop humain.
Je pense que l’art écrit la vie, relie les hommes entre eux. C’est une passerelle indispensable entre les lieux et les âges, entre les uns et les autres, un lien intime et universel, une connaissance de soi et d’autrui, un don, une présence, une existence, une conscience, une communion, un désir, un témoignage de la réalité et des rêves qui alimentent les esprits.
L’étymologie des mots en éclaire souvent le sens. « Art » est emprunté au latin ars qui vient lui-même d’arare qui signifie « cultiver la terre ». La terre dont on parle, c’est l’esprit… Cultiver la terre c’est l’ensemencer dans l’espoir d’une récolte, d’une nourriture, c’est travailler pour la vie, c’est un art de vivre. À mon sens, un monde sans art, donc sans culture pour l’esprit, serait sombre, sec et aride. Un désert qui mènerait à l’extinction de notre espèce.

L’histoire de Thaïm et de Flime est également un très beau récit sur l’enfance et l’adolescence avec la période de changement que cela implique pour l’individu. Est-ce que (selon vous) il est difficile de grandir, de devenir adulte ?

Cécile Alix. Tout dépend bien sûr de l’entourage (dans tous les sens du terme) de chaque individu… et surtout de ce que chacun est. De la compréhension qu’il a de son être, de sa conscience de lui-même et du monde, et du reflet que lui renvoient les autres, de l’image qu’il en a et de l’importance qu’il accorde à tout ceci, de ses interrogations… Tout est une question d’équilibre.
Un adolescent, un adulte en devenir, est un funambule. Difficile, oui parfois pour lui, de trouver (de choisir ?) sur quel fil avancer !
La perche la plus essentielle à lui glisser entre les mains pour le stabiliser (outre l’amour) est, il me semble, la confiance.