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"Le Géant qui rêvait"


Peggy Nille Véronique Massenot

Interview croisée

Véronique Massenot, l’auteure, et Peggy Nille, l’illustratrice, nous parlent de leur démarche de création.

L’Art abstrait, Kandinsky et Bleu du ciel

Quel a été le premier effet produit sur vous par l’œuvre Bleu du ciel ?

Véronique Massenot. Je connais ce tableau depuis longtemps. Et j’ai eu la chance de le voir plusieurs fois « en vrai » au Centre Georges-Pompidou. Mais je crois qu’il me fait toujours le même effet : une impression de rêverie, tranquille et stimulante. Comme si j’étais allongée sur une plage et que je regardais de drôles de cerfs-volants évoluer dans le ciel…

Peggy Nille. J’ai le sentiment de l’avoir toujours vu. Aux contraires de certaines œuvres de Kandinsky, ce tableau est facile à appréhender, il n’est pas dérangeant ni agressif comme peut l’être par exemple Le Cavalier bleu. Sa dimension onirique est très forte. On pense aussi à Miró avec le côté aérien, l’effet apaisant et en même temps très décoratif.

L’art abstrait fait-il partie de vos favoris en peinture ?

Véronique Massenot. Très honnêtement, non, je ne crois pas. Pourtant, certains artistes abstraits sont parmi mes « chouchous » absolus – Mondrian ou Calder, par exemple. Mais… peut-être n’est-ce pas non plus un critère important pour moi : car où classer Tinguely, que j’adore ? figuratif ou abstrait ?

Peggy Nille. Oui Véronique a raison, abstrait ou figuratif ce n’est pas la question. J’ai fait les Beaux-Arts de Paris où j’ai beaucoup étudié la peinture, les matières. Mes peintres préférés sont Matisse, Gauguin, Chagall, le Douanier Rousseau mais aussi Rotkho pour la couleur. La couleur est ce qui me guide. Et dans mon travail aussi : sans couleurs, je veux dire en noir et banc, je ne vois pas ce que je fais !

Y a-t-il une période qui vous séduit plus que les autres chez Kandinsky ?

Peggy Nille. Je n’ai pas vraiment cherché à connaître les différentes périodes, c’est son abstraction qui m’intéresse. Davantage que les périodes, ce sont certains tableaux qui ont capté mon attention et orienté mon travail.

Véronique Massenot. J’ai visité tout récemment la collection du Cavalier Bleu à la Lenbachhaus de Münich où étaient présentées plusieurs œuvres figuratives de ses débuts – paysages ou scènes en lien avec le folklore russe – et elles m’ont éblouie. La Vie en couleurs (1907) me fait penser qu’il aurait excellé comme illustrateur de livres pour la jeunesse !

Vous avez déjà évoqué la passion de Kandinsky pour les sciences, qui a guidé votre choix pour une exploration in vivo et la rencontre entre l’immense et le minuscule. N’y a-t-il pas une contradiction avec la plongée dans l’abstraction ?

Véronique Massenot. Au contraire ! Nous, le vivant, l’univers – ce « Grand Tout » évoqué dans le texte – sommes constitués d’éléments qui, regardés dans un microscope, ressemblent précisément aux formes géométriques (points, cercles, sphères, lignes…) volontairement présentes dans l’abstraction de Kandinsky.
Celui-ci se passionnait d’ailleurs pour les vifs débats scientifiques de son temps, autour de la matière, de ce qui la compose… Il vivait cela « en direct », suivant de près les travaux de Planck et Bohr sur la physique quantique, par exemple.
Selon moi, il faut comprendre que Kandinsky, qui était un grand théoricien de l’art, tentait d’avoir à l’égard de sa discipline une approche scientifique. Il se livrait volontiers à l’introspection, fouillant sa propre sensibilité, son rapport aux formes, aux couleurs – on pense d’ailleurs qu’il était synesthète.

Des Secrets de l’écriture…

Doit-on voir dans le titre Le Géant qui rêvait Kandinsky et ses aspirations picturales ?

Véronique Massenot. On peut, en tout cas ! Bien sûr, il y a du Kandinsky dans ce géant. Je pense que la fin le laisse entendre assez clairement. Mais en réalité, le peintre est aussi dans l’exploration elle-même, dans cette quête de réponse décisive qui mène les Krobz jusqu’au cerveau de l’artiste endormi.

Le récit est plutôt drôle avec le cheminement des Krobz dans le même temps qu’il s’agit d’abord d’une menace (le géant), ensuite d’une invasion (les petits) : que doit-on comprendre ?

Véronique Massenot. Disons qu’en imaginant cette histoire, j’ai cherché comment entraîner – sans trop en avoir l’air, ni me prendre au sérieux ! – de jeunes lecteurs vers quelques belles interrogations existentielles. « De quoi sommes-nous faits ? » par exemple. Puis : « D’où vient ce que l’on ressent ? du cœur ou du cerveau ? »
Par ailleurs, l’idée du très grand et du très petit qui se rencontrent est une idée qui m’a toujours plue. Pour quelqu’un qui travaille l’écriture de fiction, cette collision de deux dimensions opposées ne peut être que prometteuse.
Et puis, en termes de théories scientifiques, c’est la relativité générale (l’infiniment grand) qui percute la physique quantique (l’infiniment petit) : le Big-Bang ! Et là, on touche à la Création avec un grand C. Retour aux grandes questions existentielles, à la dimension spirituelle, qui passionnait également Kandinsky.

Y a-t-il un lien caché entre le nom Krobz et Bleu du ciel, à la manière des mystères intimes de l’œuvre que voulait pénétrer Kandinsky ? Peggy, elle, s’est inspirée pour ces personnages du dessin animé Il était une fois… la Vie. Cela vous a-t-il surprise ?

Véronique Massenot. Oui, puis non. Oui d’abord, parce que cette référence n’est pas dans ma propre culture – j’ai été élevée sans télévision – et que je n’y ai donc jamais pensé en écrivant le texte. Mais ensuite, quand Peggy en a parlé, cela m’a semblé judicieux.
En ce qui concerne le nom des Petits, non – ou alors à mon insu et grâce à mon inconscient ! Krobz est un diminutif de « microbes » avec un K comme initiale comme Kandinsky.

… Aux arcanes de l’illustration

Comment avez-vous appréhendé à la fois l’œuvre et le récit de Véronique ?

Peggy Nille. Dans la démarche du Pont des Arts, il y a toujours trois éléments avec lesquels composer et à accorder : l’œuvre, le texte de l’album et l’illustration. C’est un trio qui demande des temps d’approche différents. Il y a une étape de recherche, puis d’appropriation et enfin de mise à distance. Au début de mon travail sur Le Géant qui rêvait, j’étais très proche de l’œuvre, totalement centrée sur les peintures de Kandinsky. C’est une phase nécessaire pour m’imprégner des formes, des couleurs. Dès le début, j’ai commencé par la dernière double-page, celle directement inspirée du Bleu du ciel : c’est là que je voulais emmener les lecteurs. Ensuite, je me suis peu à peu détachée du travail de Kandinsky pour revenir à mon propre travail ; j’ai introduit l’aspect ludique. Mais j’adore travailler « à la manière de », car cet exercice permet de comprendre l’artiste (ses couleurs, ses compositions). On m’a qualifiée parfois « d’illustratrice caméléon ». Je ne tiens pas à avoir un style propre : chaque projet me fait emprunter un nouveau chemin. Mais « coloré et décoratif » restent les deux adjectifs qui définissent mon travail.

Qu’entendez-vous par « décoratif » ?

Peggy Nille. De même que j’écoute beaucoup de musique répétitive et que je suis très sensible aux ritournelles, j’ai l’obsession du papier peint, De façon générale, j’adore l’effet hypnotique de la répétition. L’illustration est un art appliqué, donc lié au décoratif. Mais la peinture aussi peut avoir un aspect décoratif et c’est ce que j’apprécie beaucoup dans les peintres que j’ai cités plus haut, c’est un critère plus important pour moi que la distinction art abstrait / art figuratif.

Avez-vous pris en compte les formats utilisés par l’artiste ? Si oui, comment ?

Peggy Nille. La question ne s’est pas posée, car je suis tenue par les contraintes de l’illustration et du format de la page.

Avez-vous utilisé la même technique qu’habituellement, notamment face à la multiplicité des couleurs ?

Peggy Nille. En me documentant sur Kandinsky, j’ai « piqué » des tableaux qui me plaisaient et j’ai laissé de côté ceux qui ne me plaisaient pas. Ses couleurs ne sont pas mes couleurs de départ (les tons pastel et les couleurs douces), j’ai donc adapté ma palette.

Dans vos planches, il y a les fonds comme de grandes masses, les formes faites de détails et la géométrie des figures. Comment parvient-on à tout prendre en considération et pour que chaque élément ait sa propre autonomie ?

Peggy Nille. Je travaille le fond sur un ou deux calques et les éléments viennent ensuite par superposition d’autres calques, c’est la technique du collage qui donne une grande liberté. Mais contrairement à une toile qui doit se tenir à elle seule, les planches d’un livre doivent avoir une cohérence entre elles.

De vos illustrations, précisément des personnages, de leurs positions ou attitudes, ressort une énergie, une vie propre à la manière de ce que souhaitait créer le peintre chez le spectateur : comment créez-vous ces effets ?

Peggy Nille. Le texte de Véronique m’a tout de suite mis sur la piste du dessin animé. Par ailleurs, je travaille pour le monde du jouet et j’ai donc utilisé cette expérience pour apporter une dimension ludique. Pour cela je me suis inspirée de l’imaginaire de la science-fiction et des dessins animés des années 70 ou encore du stylisme de Courrèges pour les tenues des trois explorateurs.

Mystères de la réception

Que souhaiteriez-vous que les enfants retiennent du Géant qui rêvait ?

Véronique Massenot. Deux choses très importantes. D’abord qu’il n’y a pas – contrairement aux idées toutes faites entrées très tôt dans la tête des enfants – d’opposition ni même seulement de séparation entre domaines scientifique et artistique ! Ensuite, le plaisir que l’on peut avoir à se poser toutes sortes de questions sur nous-mêmes et ce qui nous entoure… Mais ça, les enfants, grands adeptes du « Pourquoi ? », le savent évidemment déjà.

Peggy Nille. J’aimerais qu’ils s’amusent, qu’ils jouissent des rebondissements. Et, comme dans une fête foraine, qu’ils arrivent sur la dernière double-page comme en haut d’un grand huit : le saut dans le vide, la grande respiration. J’aimerais que cette dernière page soit la fenêtre sur l’espace Kandinsky, le terme du parcours des Krobz dans les couleurs du peintre.