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"Maman loup"


Élodie Nouhen  Géraldine Elschner

Interview croisée

Géraldine Elschner, l’auteure, et Élodie Nouhen, l’illustratrice, nous parlent de leur démarche de création.

Inspirations

Qui des trois personnages de la sculpture a été le plus important à vos yeux pour entrer dans la démarche de création ?

Géraldine Elschner. Le trio est inséparable. J’avais devant les yeux la sculpture admirée à Rome : ce mélange humain-animal, cette unité très forte. Eux trois contre le monde entier. Mais le récit s’est construit dès le départ dans la perspective de la louve, puisque c’est elle qui agit, qui cherche, qui trouve, qui sauve. Tellement présente, dominante, comme dans la sculpture.

Élodie Nouhen. La louve. La louve sans hésitation. Je me suis concentrée sur elle avant même de penser la composition des doubles pages. J’ai fait de très nombreuses études pour la louve. Les enfants, eux, ont été simplement croqués et je ne les ai finalisés qu’une fois les compositions des doubles pages arrêtées, au moment de leur achèvement.

Que représente cette louve pour vous ?

Géraldine Elschner. Elle est celle dont on a peur au départ, dont on croit qu’elle est la plus féroce (comme tous les loups) et qui se révèle être la plus douce, la plus aimante. Elle sauve les enfants, les adopte sans rien savoir d’eux, sans poser de questions. Et le moment venu, elle les laisse repartir. L’amour idéal, inconditionnel, généreux, au-delà des différences… Celui de la mère adoptive ou biologique, ou même l’amour en général. Les « humains », eux, ou tout au moins ceux du récit mythologique, s’entre déchirent en permanence.

Élodie Nouhen. Je crois que pour tout le monde, la louve c’est la force et l’amour inconditionnel. Pour moi, et à partir du texte, la louve c’est avant tout l’amour, l’instinct maternel qui transpirent du récit de Géraldine Elschner.

Le rapport à l’œuvre et à la légende

Comment se représente-t-on le monde d’un artiste anonyme – la sculpture de la louve étant restée sans origine connue – dans la démarche Ponts des Arts ?

Géraldine Elschner. Un artiste anonyme, une datation remise en question (passant du Ve siècle av. J-C. au XIIe), l’ajout tardif des jumeaux… Cela fait beaucoup de points d’interrogation et concentre encore davantage le regard sur l’œuvre unique. On n’a plus qu’elle, elle occupe tout l’espace. Un vrai face à face, un peu mystérieux, qui change la donne.
Donc, pas de contexte artistique à intégrer, pas d’autres œuvres qui vous guident, vous influencent forcément dans l’histoire. Mais le récit mythologique compensait ce vide ; mon histoire s’y réfère (le figuier, la grotte du Lupercal, le pivert envoyé par le dieu Mars, etc.), l’illustration évoque la construction de Rome, en dernière page, et la partie documentaire donne tous les détails complémentaires.

De même, comment s’approprie-t-on une œuvre et/ou un récit fondateur ?

Géraldine Elschner. En classe de seconde, j’avais un cours de « Textes anciens » et une enseignante passionnée de mythologie. Pendant une heure, elle restait assise là et racontait, sans la moindre note, tous les récits mythologiques : « L’heure du conte ! » On buvait ses paroles. De quoi me donner envie aujourd’hui de replonger dans ces textes, pour la première fois dans Pont des Arts. Je suis donc repartie des différents récits que l’on a de cette création de Rome : Tite-Live et Virgile. On a des variantes, différentes fins, rien de figé ici non plus. Un monde fascinant ! Mon choix s’est finalement porté sur le lien filial.

Élodie Nouhen. M’approprier cette œuvre n’a pas été simple, car je n’aime pas particulièrement la louve du Capitole, elle n’est pas belle, sa gueule est monstrueuse, elle tient un peu du dragon. C’est l’idée du trio (louve et jumeaux) qui m’a permis de me dégager de ce premier ressenti.
Petit à petit, je me suis libérée de la sculpture tout en m’appuyant sur elle : ma louve a d’abord été noire et opaque comme le bronze, puis son pelage s’est éclairci jusqu’à devenir parfois transparent, mêlé à la lumière de la nature. De même, la dureté de la Louve capitoline m’a fait réagir en opposition et adopter un traitement graphique tout en rondeur (seules les oreilles de ma louve et quelques feuilles d’arbre sont pointues…).
Mais si je me suis émancipée de la sculpture, je la replace à ma façon dans les illustrations : par exemple sur la 1re double-page, les mamelles de la louve donnent leur forme aux sept collines dans un rapport inversé à la silhouette de l’animal. À la 6e double-page, ma louve a la posture et la férocité de celle du Capitole : elle est campée de façon défensive avec sa gueule tournée dans un mouvement agressif.
Quant à la légende, elle a eu un rôle vraiment mineur, car pour moi l’élément majeur est ici la louve et la tendresse. Il n’y a que la dernière double-page qui tire sa composition de la dimension historique ou légendaire : la perspective est rétablie, les enfants ne sont plus représentés dans leur gémellité et j’ai intégré, à la demande des éditeurs, des références à la construction de Rome. Cependant, je me documente beaucoup, car les informations recueillies me nourrissent, j’en ai besoin, c’est le socle d’une liberté d’expression nécessaire. Et, comme avec la sculpture, la violence de la légende de Remus et Romulus m‘a renvoyée à la nécessité d’une grande douceur.

En quoi le genre de la sculpture a-t-il influencé – ou non – votre inspiration, vos choix ?

Géraldine Elschner. Cela rend les personnages plus présents encore, plus vivants. Un vrai face à face avec la louve – son regard, ses crocs. On se dit « Pas touche ! ». Non pas à cause de l’interdiction générale des musées, mais par peur de se faire mordre. Envie pourtant de plonger les doigts dans les boucles de son cou comme le font les enfants dans l’histoire !

Élodie Nouhen. Le genre ne m’a pas influencée, je dirais même que j’ai pris la direction opposée. Autant la louve du Capitole sort du bronze, du tout minéral, autant la mienne sort d’une nature toute végétale. Je me suis laissé porter par le récit de Géraldine, sa grande douceur ; ainsi, sur la 3e double-page, je n’ai pas représenté la grotte mais la couche faite de feuilles.

Vous n’avez pas choisi de parler de l’avant rencontre entre la louve et les jumeaux (l’histoire de la légende) ni de l’après (la fondation de Rome) alors que votre récit a une dimension fabuleuse par ailleurs. Pourquoi ?

Géraldine Elschner. J’avais choisi de le faire et mes premières versions de l’histoire racontaient tout, l’avant et l’après. Mais c’était très lourd, très chargé. Il y a tant d’épisodes, de personnages, de conflits aussi. La rivalité entre Amulius et Numitor, le second détrônant le premier (le grand-père des jumeaux), éliminant Rhéa (leur mère), l’ordre d’abandonner les enfants au Tibre. Le retour ensuite à l’âge adulte. Le récit remontait à la vie du grand-père, bien avant la naissance jusqu’à l’âge adulte des deux garçons. Balayer toutes ces années, tous ces faits, toutes ces émotions en onze petites pages, c’était un vrai défi. Long et compliqué.
Mais dans toutes mes versions, le récit commençait comme il l’est aujourd’hui : la louve qui cherche ses petits, trouve les enfants, les sauve. C’est ensuite seulement que je racontais le reste : « Bien plus tard ils apprirent le secret de leur étrange arrivée sous le figuier… » Et ils retrouvaient leur grand-père, etc. Mais c’était une seconde histoire collée à la première.
J’ai essayé aussi de raconter leur histoire vue par la louve : « Comment aurait-elle pu imaginer qu’un jour ils retrouveraient leur grand-père Numitor qui leur raconterait toute leur histoire ? Comment aurait-elle pu penser que grâce à eux… ? Comment aurait-elle pu deviner qu’un jour, la vie allait les séparer ? » Trop de pistes lancées sans pouvoir les suivre.
Donc en distillant de plus en plus, nous en sommes arrivés à l’essence même du récit : l’adoption. Le lecteur entre dans la peau – la fourrure – de la louve. Comme elle, il ne sait pas ce qui s’est passé avant, il ne sait pas ce qui suivra, il ne vit que l’intensité du moment présent.

Rôles et personnages

Ici, ce n’est plus « l’homme est un loup pour l’homme » mais l’homme est un loup pour le loup. Les bergers sont décrits comme bêtes et apeurés (dans les dialogues) ; alors même qu’ils sont les éleveurs de leurs moutons, ils ne parviennent pas à transposer la situation.

Géraldine Elschner. Bêtes, les bergers ? Non. Ils sont simplement la voix de la raison : ces petits, vus de l’extérieur, ont l’air en danger. Ils sont de bonne foi. Ils veulent les sauver eux aussi, ne pouvant pas imaginer cet amour d’une louve pour des humains. Faustulus et sa femme Larencia sont de bons parents pour eux. Ils les recueillent donc comme des brebis perdues…

Le thème de la filiation est bien sûr présent et nous interroge sur ce lien : de qui est-on l’enfant ? à qui sont les enfants ? Aviez-vous anticipé ces questionnements, cette thématique ?

Géraldine Elschner. La filiation est une chose, la tendresse une autre. La sculpture montre la seconde – l’adoption, la nouvelle famille. L’instinct protecteur et la générosité, le message d’amour. La question de la filiation ne sera clarifiée que plus tard puisque les deux garçons devront attendre l’âge adulte pour connaître leurs origines, retrouver leur grand-père – et finalement se quereller…

Est-ce pour cela que vous avez choisi le titre Maman loup ?

Géraldine Elschner. Bien sûr, c’est l’histoire d’un amour sans condition. Et loup est au masculin. Donc un amour universel : celui ou celle qui adopte et se comporte comme une mère.

La louve est animée d’expressions et de sentiments, les jumeaux eux sont quasiment des êtres neutres. Pourquoi avoir conféré davantage de personnalité à l’animal qu’à l’être humain ?

Géraldine Elschner. C’est vrai, on semble intervertir les rôles, mais leur personnalité est bien présente malgré tout. Les enfants sont fragiles au départ, des bébés sans défense. Enfants sauvages, ils n’apprennent pas à parler mais ont un langage gestuel très clair et expriment très bien leurs sentiments par leur corps : leur confiance, sur le dos de la louve ; leurs doigts dans sa fourrure pour ne pas la perdre, s’accrocher à elle ; leur gaîté lorsqu’ils boivent son lait ; leurs larmes. Le rire, les pleurs, tout cela reste donc très humain – même sans mots.

Cette toute puissance de la louve dans la narration illustre-t-elle l’expression « mère-louve » ? Inversement, est-elle une mère sacrificielle ?

Géraldine Elschner. Non, pas du tout. C’est la tendresse qui domine et non la possession.
Chez les animaux comme chez les hommes, l’enfant est livré à l’adulte qui s’occupe de lui. Les tout petits sont vulnérables, ils n’ont pas la parole, ils ne sont pas acteurs de leur vie. Et c’est bien ce que comprennent les bergers qui réagissent comme a réagi la louve : ils secourent le plus faible. La mythologie aborde aussi cette question en dépassant les interdits et en mêlant les genres et les espèces.
Ce n’est pas non plus une femme sacrifiée à la maternité, même si elle la savoure. Elle conserve sa vie de femme, elle reste louve, elle continue de chasser. Quand les petits sont partis, il y a un lâcher prise mais elle conserve le lien affectif. Son comportement dit aussi « soyons généreux en préservant l’indépendance de chacun ».

Votre récit est-il nostalgique ?

Géraldine Elschner. L’avenir des jumeaux est si sombre ! Ils vivent ici finalement les moments les plus paisibles de leur vie. Sans savoir ce qui les attend. Nous savons, ils ne savent pas. Ce destin terrible qui les attend a certainement donné le ton (inconsciemment). Il y a deux variantes dans la fin du récit légendaire. Dans l’une, Romulus tue Remus qui le provoque en franchissant le sillon creusé. Dans l’autre, les deux groupes combattent l’un contre l’autre et Remus est tué (mais pas de la main de son frère). Je préfère croire à la seconde version, bien sûr. Mais rien n’est moins sûr. Caïn et Abel vivent le même destin. La mort au départ de la création, le coup d’épée qui détruit la fusion totale… Pas question donc de terminer sur une vision idyllique des deux, mais l’évocation du seul fait que « l’un d’eux » pose la première pierre suffit. On peut lire le reste dans la partie documentaire.

De L’œuvre aux images

Que vous évoquent les multiples choix graphiques d’Élodie Nouhen ?

Géraldine Elschner. Les illustrations d’Élodie m’ont émerveillée ! Cette transparence, cette union totale avec la nature est très forte – comme une protection des hommes si menaçants. Tout est en symboles, en évocation. On retrouve l’unité louve-enfants de la sculpture, et tout le mystère des jumeaux… J’imaginais par exemple une vraie ville en construction à la fin de l’histoire, mais sa façon discrète de l’évoquer avec les pierres et la mosaïque suffit finalement. C’est même bien plus fort !

Comment s’est effectué votre choix artistique étant donné qu’à part le genre (la sculpture) et le matériau (le bronze), l’œuvre donne peu de pistes (en termes de couleurs, formes et matières) ?

Élodie Nouhen. Dans le texte de Géraldine, la louve, donc la nature, est protectrice et bienfaitrice. J’ai voulu donner cette place à la nature et c’est ce qui a orienté mes choix artistiques : la technique du collage et de l’assemblage par juxtapositions de couleurs et de transparences m’a permis de mettre la nature sur tous les plans de mes compositions, de la rendre prégnante et de la laisser tout envahir.

Effectivement, on sent une forte présence de la nature : personnages et éléments naturels s’entremêlent dans une liaison et une harmonie…

Élodie Nouhen. La nature revient régulièrement dans mon travail même si je ne la représente pas de façon figurative. Ici je l’ai sentie comme centrale, et j’ai exprimé sa place en jouant sur la transparence des éléments graphiques et des plans. C’est un procédé qui m’est familier et qui se prêtait particulièrement à ce récit. Par exemple, à la 6e double-page, tout dans la nature est au même plan car ce qui m’intéressait n’était pas de rendre la réalité des dangers mais le sentiment de peur (les ours avec le jeu des transparences sont comme des fantômes qui apparaissent et disparaissent), donc l’évocation de l’ordre naturel (même les jumeaux sont dans un camouflage de feuilles d’arbre) plutôt que sa représentation.
Pour cet album, j’ai d’emblée commencé par illustrer la 1re double-page du récit (une fois les recherches de crayonnés autour de la louve abouties) et dès lors que ma composition a mêlé librement louve et nature tout est devenu cohérent et les autres doubles-pages se sont mises en place avec évidence.

La diversité des techniques employées (collage, peintures, matières, crayons…) est donc nécessaire ?

Élodie Nouhen. Absolument. J’utilise du papier calque, des papiers de soie, des ciseaux, de la colle, de la peinture acrylique et à l’huile, des crayons…

Comment construisez-vous vos images ? Pouvez-vous nous raconter la façon dont vous travaillez ?

Élodie Nouhen. Classiquement, on construit une image en travaillant les crayonnés [le dessin au trait] puis on passe à la mise en couleurs. Moi je procède tout à fait autrement : en associant dans un même temps le trait, la couleur et la composition. Pour moi, une image se monte, elle n’est pas figée d’emblée.
Pour la construire, je travaille les masses principales par superpositions de formes découpées dans des papiers très fins, sans les coller, et je déplace les éléments, je joue avec les formes pour équilibrer les couleurs et les proportions. Pendant un moment, mon image est totalement mouvante, rien n’est collé, je protège le tout par une vitre. Lorsque j’y reviens, je retouche et je repositionne les éléments jusqu’à obtenir le bon cadrage.
Auparavant, j’ai préparé le fond de couleur de la planche. Il arrive parfois que je reprenne le fond de l’image après sa composition. Je prépare aussi les fonds des formes à découper, par exemple, les arbres de la dernière double-page sont peints sur du papier de soie puis découpés. Pour la page des ours [6e double-page], j’ai dessiné directement les arbres au crayon sur le fond couleur, puis j’ai dessiné toutes les feuilles sur le papier de soie et ensuite j’ai découpé des groupes de feuilles que j’ai collés.
Bien sûr, j’ai une idée préalable de ce que je veux montrer dans la page, par exemple pour la 4e double-page, la scène se situe dans la forêt mais je ne voulais pas la montrer, je me suis servie d’un tronc d’arbre, de feuilles et de fleurs pour l’évoquer.

Peut-on encore parler d’illustration ?

Élodie Nouhen. Je me considère comme une illustratrice, mais ce qui m’intéresse c’est la poésie, l’évocation. Le réalisme ne m’intéresse pas, le sentiment oui !

La palette de couleurs est riche, vive, avec des tonalités douces et des couleurs plus flamboyantes. Est-ce le texte qui a influencé ces choix ou l’imaginaire lié à la légende, à l’époque ?

Élodie Nouhen. Même si le choix d’une couleur dominante par double-page est en lien avec la couleur unique de la sculpture, c’est le texte qui a guidé mes choix. Chaque double-page correspond à un moment du récit, j’ai donc adopté pour chacune un ton différent auquel s’ajoute un camaïeu de couleurs pour nuancer les émotions.

Pourquoi le choix de la couleur bleue lors de l’enlèvement des enfants ? Et pourquoi le rose de la 10e double-page qui succède au bleu de la nuit ?

Élodie Nouhen. C’est le bleu de la nuit où se déroule cette scène, mais il s’agissait surtout d’évoquer la profondeur de la détresse de la louve et des jumeaux. C’est la seule couleur qui court sur deux pages successives [8e et 9e doubles-pages] et ce sont les seules pages à comporter un fond sombre.
Quant au rose, c’est une couleur qui vient en opposition ; le temps a passé et c’est le rose de la réminiscence, celui que j’ai utilisé pour la grotte de la louve.

À la 2e double-page, il y a un effet de miroir sur les bords du Tibre. En dehors de l’effet de réel, avez-vous eu une autre intention (vis-à-vis de la légende, de l’Histoire, du vrai et faux récit…) ?

Élodie Nouhen. Je n’ai pas pensé au rapport au réel ou au non réel, ni même à la légende. Ici le texte dit plein de choses : la découverte du panier, la présence de deux êtres vulnérables, l’instinct animal sur lequel plane un doute (la louve va-t-elle dévorer les jumeaux ?)
Dans cette image, la louve est double : dans le reflet, elle est douce et posée, alors que sur la berge elle est sauvage, instinctive. Il s’agit d’un faux miroir pour contenir toutes les données du texte.

De quelle inspiration graphique sont nés les petits jumeaux ?

Élodie Nouhen. Aucune, c’est ma façon habituelle de représenter les enfants. Généralement ils sont bouclés, ici les jumeaux ont perdu leurs boucles car j’avais besoin d’une simplicité graphique, mais ils prennent de l’épaisseur au fur et à mesure du récit.

Comment avez-vous traité le temps qui passe, les enfants qui grandissent ?

Élodie Nouhen. Les jumeaux sont toujours traités sur le même plan que la louve. Dans mes compositions, ils accèdent au premier plan une fois devenus grands [10e double-page] avec l’évocation du souvenir de la louve qui figure dans le lointain. Et cette position est inversée dans la dernière illustration [11e double-page] : seule la louve est au premier plan, les jumeaux sont déjà sur un autre versant, désormais grands ils vont quitter ce lieu pour d’autres aventures.

L’image des moutons dans le « ventre » des bergers [7e double-page] est exceptionnelle. Mais les propos des bergers au sujet de la louve et des enfants heurtent cette image bienveillante. Quelle est votre interprétation du texte de Géraldine Elschner ?

Élodie Nouhen. Les bergers forment une masse à trois têtes qui est protectrice. Louve et bergers ont un rôle similaire, mais ces derniers ne le comprennent pas. Ils sont impressionnés par la situation sans voir que la louve est dans un rôle identique au leur. C’est ma lecture du texte. J’ai choisi de faire des bergers des gardiens au même titre que les collines de mes illustrations, car chacun protège, chacun est plein de bonnes intentions.

Pourquoi avoir choisi de représenter les bergers si jeunes ? Pourquoi un mouton blanc ?

Élodie Nouhen. Oui, ce sont de très jeunes adultes. Peut-être parce que je les voulais mouvants, à la fois matériels et immatériels. La louve ne les voit pas, ni ne les sent, chacun est dans son monde.
Le mouton blanc est un parti-pris purement graphique, un choix d’équilibre des couleurs et des masses.

La réception de l’album

Quelles sont les émotions que vous teniez particulièrement à rendre ? Que souhaitez-vous que le lecteur retienne ?

Géraldine Elschner. Quand on voit les problèmes actuels du monde, on ne peut que penser au défaut de générosité et d’assistance. Que l’on se noie sur le Tibre ou dans la Méditerranée, il faut accueillir sans poser de questions, sans rien demander en retour : « Peu importait d’où ils venaient, qui ils étaient », telles sont les paroles de la louve. « Personne n’avait jamais vu chose pareille », s’étonnent les bergers qui s’inquiètent pour les petits et veulent les sauver. C’est le fil conducteur du récit.

Pensez-vous à la réception que vont faire les enfants de vos illustrations ? Voulez-vous qu’ils retiennent quelque chose de particulier de votre proposition ?

Élodie Nouhen. J’y pense avec une grande liberté. Mais j’y pense de plus en plus en avançant dans le métier, et je peux imaginer les questions que les enfants vont poser ou ce qui va attirer leur regard (par exemple, le mouton blanc qui va les faire sourire et réagir). Dans cet album, j’ai cherché à ce qu’ils aient la perception de la tendresse.