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"Quatre-Saisons Circus"


Laurence Gillot

Interview de l’auteure et de l’illustratrice

Laurence Gillot, l’auteure, et Lucile Placin, l’illustratrice, nous parlent de leur démarche de création.

Démarche et inspiration

Quelle relation aviez-vous avec l’œuvre d’Arcimboldo ? Quand l’avez-vous découverte ? Quelle réaction a-t-elle produite chez vous ?

Laurence Gillot. Quand j’avais 10 ans, les personnages d’Arcimboldo m’effrayaient. J’ai néanmoins passé beaucoup de temps à les dévisager : leurs cheveux-raisins, leurs joues-pommes, leurs cheveux-branches me fascinaient.
Influencée par Arcimboldo, je me souviens très bien avoir pensé que ma grand-tante Marcelle avait des joues-pêches, duveteuses et bien rebondies ou que le voisin de mes grands-parents avait un nez-noix très granuleux. Arcimboldo a stimulé mon imaginaire.

Lucile Placin. Arcimboldo me fait immédiatement penser à l’école. C’est là que je l’ai découvert très tôt : on nous avait fait créer un portrait « à la manière de ». Depuis, pour moi, il reste associé à l’enfance. Par la suite, je ne m’y suis plus vraiment intéressée, et je me suis tournée vers d’autres artistes, comme Jérôme Bosch. Mais j’étais très heureuse d’y revenir et j’ai senti que son œuvre allait m’inspirer, car elle mêle les végétaux, fleurs et fruits, dans des compositions qui s’apparentent à des motifs, un sujet sur lequel je travaille moi-même beaucoup. Je me suis dit que ce serait sans doute plus facile qu’avec d’autres artistes. Mais il n’était pas question d’être dans l’imitation, il fallait aussi que je me détache d’Arcimboldo.

Comment aviez-vous envie de faire découvrir Arcimboldo à de jeunes enfants ?

Laurence Gillot. Par son œuvre la plus célèbre : les Quatre Saisons. Mon histoire se déroule sur une année. J’ai (re)créé quatre personnages appelés Automne, Hiver, Printemps, Été et ils entrent en scène les uns après les autres. Ils défilent comme les saisons. Ils se succèdent au chevet d’Antonio, le clown malade.
Chaque personnage porte un masque, qui ressemble à une créature d’Arcimboldo, composé de fruits et de légumes de saison. Des masques que les lecteurs découvriront (ou pas) à la dernière page de l’histoire.

Lucile Placin. J’avais envie de l’aborder sous l’angle plastique : je voulais m’amuser avec les fruits et légumes pour créer un portrait, des motifs. Lorsque j’anime des ateliers dans les écoles, c’est un peu la même démarche : je propose aux enfants de créer un personnage imaginaire. Ici, le support est différent, mais c’est la même finalité.

Le personnage principal est un clown violoniste nommé Antonio. Aviez-vous en tête la musique de Vivaldi en travaillant à cet album ? Quelle a été son influence ?

Laurence Gillot. Arcimboldo et Vivaldi ont créé, chacun de leur côté, l’un en peinture, l’autre en musique, une œuvre intitulée Les Quatre Saisons. C’était trop tentant de les faire vibrer ensemble le temps d’une histoire ! J’étais en train d’écouter l’Automne de Vivaldi quand l’idée est venue : j’ai vu dans ma tête un personnage d’Arcimboldo faire le fou avec les feuilles mortes pour faire rire quelqu’un de triste. C’est à partir de cette première image qu’est né Quatre-Saisons Circus.
J’ai appelé alors mon héros Antonio, comme le prénom du musicien. Et j’en ai fait un violoniste, comme Vivaldi. Je lui ai donné des amis qui ressemblent à des créatures d’Arcimboldo. Et j’ai emmené tout le monde autour d’un chapiteau parce que le cirque est un magnifique terrain de jeu. Il y a, je crois, un point commun entre les Quatre Saisons de Vivaldi, celles d’Arcimboldo et ce livre : c’est une joyeuse fantaisie.

Lucile Placin. J’ai écouté la musique de Vivaldi au tout début. Je suis très sensible à ce que peut apporter la musique à l’album, d’autant que j’ai travaillé auparavant sur un album-CD.

Que vouliez-vous faire ressentir pour chaque saison ?

Laurence Gillot. Dans mon histoire, chaque personnage rend visite à Antonio, le clown blessé et malade. Chacun d’entre eux lui réserve une surprise à sa façon : une promenade dans les feuilles mortes avec Automne ; un bonhomme de neige qui a la tête à l’envers avec Hiver ; la chasse aux papillons avec Printemps ; une séance de jonglerie fruitée avec Été. Chaque saison, comme chaque être humain, a quelque chose à offrir, à donner.
Personnellement, j’aime toutes les saisons car chacune m’apporte des plaisirs et des déplaisirs différents et des émotions particulières. J’aime les arbres qui flamboient en automne. J’aime faire des batailles de boules de neige en hiver. J’aime quand mon jardin se réveille au printemps. J’aime me régaler de fruits en été. Les abricots, hummm les abricots !

Lucile Placin. Chaque saison devait être bien définie : chacune est traitée différemment, du point de vue du cadrage et de l’atmosphère. Progressivement, le personnage d’Antonio se tourne vers l’extérieur, il sort de sa roulotte, alors qu’au début de l’histoire c’est l’extérieur qui vient à lui. C’est une histoire triste en fait, mais je voulais lui apporter de la gaîté et de la poésie, sans être dans le pathos.
Pour ma part, je suis sensible aux saisons, à la nature et à ses couleurs, mais comme tout artiste il me semble. J’ai grandi à la campagne et dans tous mes albums, la nature, les fleurs, les forêts sont très présentes. C’est réellement ce qui m’anime.

Pourquoi avez-vous choisi de situer l’histoire dans l’univers du cirque ?

Laurence Gillot. J’aime le cirque. C’est le spectacle vivant qui me touche le plus, car c’est le plus fragile. Un artiste qui rate ou se trompe peut se blesser, tomber, mourir même. Les acrobates, les dompteurs, les voltigeurs, les funambules… prennent des risques en présentant leur numéro. Au cirque, aujourd’hui encore, j’ai toujours des « papillons dans le ventre » : je suis à la fois effrayée et enchantée par ce que je vois. Je me souviens d’une sensation d’enfance : j’étais immobile sur mon siège, mes mains étaient rivées aux accoudoirs et j’écarquillais les yeux très fort. La piste ronde m’évoque aussi les représentations qui se succèdent. Un peu comme les saisons. Et puis, il y a le chapiteau qu’on monte, qu’on démonte, qu’on transporte. Le cirque, c’est l’itinérance. C’est cheminer. C’est aller d’étape en étape. Un peu comme dans la vie.

Processus de création

Comme Arcimboldo, vous avez choisi d’évoquer les saisons par le procédé de la personnification : il fallait donc les faire vivre et parler, les avez-vous imaginées comme de vrais personnages ?

Laurence Gillot. Pour moi, auteure de cette histoire, Automne, Hiver, Printemps et Été ont toujours été de joyeux artistes du cirque portant des masques, leurs masques de scène. Mais je voulais qu’on découvre cette réalité seulement à la dernière page du livre. J’aime beaucoup la dernière illustration de Lucile Placin, car les masques sont là, mais ils sont très discrets. Certains lecteurs le verront, d’autres pas ou pas immédiatement. Et c’est bien ainsi.

Lucile Placin. J’ai créé des personnages sympathiques et drôles. Existent-ils vraiment ? Ou bien est-ce Antonio qui les imagine ? Pour moi, la question reste en suspens. L’éditeur et l’auteure m’ont demandé de l’expliciter pour que les enfants comprennent que c’étaient les copains d’Antonio, mais pour ma part je préfère laisser le mystère. D’où la dernière double page : un personnage retire son masque, mais on peut ne pas le remarquer au premier abord.

Le travail de l’illustratrice

Comment avez-vous appréhendé le récit ? Qu’aviez-vous envie d’y apporter, d’y mettre en valeur ?

Lucile Placin. Ce qui m’a intéressée dans l’histoire de Laurence Gillot, c’est la guérison et l’amitié qui lie Antonio aux autres personnages. Il se trouve que pour des raisons personnelles, au moment où j’ai travaillé sur cet album, il était important pour moi d’en faire une histoire positive, de lui insuffler du dynamisme et d’en faire une joyeuse danse autour d’Antonio. Il devait s’en sortir !

Arcimboldo a inspiré bien d’autres artistes, il a été beaucoup imité, copié… Comment vous êtes-vous confrontée à son œuvre ?

Lucile Placin. Je suis partie de ce qui m’attire vers Arcimboldo, l’aspect floral, le motif, mais je l’ai traité de manière plus naïve, plus « brute », loin du réalisme. Chaque personnage est une sculpture, un assemblage de légumes, comme un enfant aurait pu le faire. Ils devaient être drôles par leurs formes et leurs coiffures. J’ai donc fait à ma manière, mais en m’amusant avec l’œuvre d’Arcimboldo.

Quelles techniques graphiques avez-vous choisies ? Comment avez-vous travaillé ?

Lucile Placin. Ce sont mes techniques habituelles : collage, peinture et crayons de couleur. Tout d’abord, je note sur un carnet tous les mots qui me parlent dans le récit, pour dégager une ambiance et m’aider à définir ce que j’ai envie de traiter. Ensuite, je cherche le personnage principal : j’ai dessiné beaucoup de croquis de clowns pour arriver à Antonio, ce clown triste qui s’est blessé. J’élabore des crayonnés de chaque double page sur ordinateur, que j’envoie à l’éditeur. Pour Quatre-Saisons Circus, il y a eu peu de corrections, j’ai simplement dû accentuer ce qui relevait de l’univers du cirque, que j’avais moins mis en valeur. À partir de là, je reprends toutes les illustrations au crayon à papier, puis j’ajoute les collages et je peins.

Visuels foisonnants, goût pour les détails, touche d’humour… Est-ce ce qui pourrait vous rapprocher d’Arcimboldo ?

Lucile Placin. Je ne sais pas si Arcimboldo était lui-même très drôle… Je parlerais plutôt de satire dans sa peinture. De mon côté, je me sens plus proche de l’humour du clown et du burlesque.

Arcimboldo s’intéressait également à la nature sous un angle scientifique : est-ce aussi votre cas ?

Lucile Placin. Art et science peuvent être très liés, le dessin réaliste fait partie de ce que l’on apprend pendant les études d’art. Mais moi, je travaille plus sur l’imaginaire. Il m’arrive de dessiner pour des livres documentaires, pour lesquels je dois être plus proche du réel, mais ce n’était pas le cas pour Quatre-Saisons Circus.

Réception par les lecteurs

Dans les tableaux d’Arcimboldo, la nature magnifiée et prolifique rappelait la grandeur de l’empereur. Dans cet album, quel message les personnages des saisons peuvent-ils apporter aux jeunes lecteurs ?

Laurence Gillot. J’ai voulu mes personnages généreux, fantaisistes, solidaires. Ce sont trois valeurs que j’ai voulu magnifier car elles rendent le monde plus beau. Les saisons et la nature sont également généreuses. Elles donnent à regarder, à entendre, à sentir, à goûter, à vibrer, à voir, à boire, à manger… Les saisons et la nature sont fantaisistes. Il y a les aurores boréales, des ciels incroyables, des paysages fantastiques… Cette nature, notre nature à tous, il s’agit de la protéger. D’en prendre soin. De l’aimer.
Si Quatre-Saisons Circus éveille chez des lecteurs des préoccupations écologiques, j’en serai très heureuse. J’espère que certains d’entre eux, petits ou grands, ressentiront dans mon texte mon amour de la nature et de ses cycles. Je pense aussi que les illustrations de Lucile peuvent amener prises de conscience et réflexion.

Lucile Placin. Le message que je pourrais transmettre au travers de cet album, c’est qu’on ne peut pas se relever seul et que c’est important d’être entouré. La famille et les amis nous aident, il faut se laisser prendre par la main et emmener dans une joyeuse danse, comme Antonio.

Vous évoquez les saisons par les bienfaits que chacune apporte à son tour : pensez-vous que, comme pour Antonio, la nature peut guérir le corps et l’âme ?

Laurence Gillot. Les saisons, c’est aussi le temps qui passe. Le temps, ce grand sculpteur…
En automne, Antonio n’est pas en forme. Il souffre. Il est tombé. Comme une feuille… En hiver, Antonio est de plus en plus mal. Sa santé s’est dégradée. Il hiberne. Au printemps, Antonio sent l’énergie qui revient, la sève qui remonte… À l’été, Antonio est guéri ou presque, il refleurit. Parfois, nous traversons des saisons intérieures.

De quelle manière avez-vous abordé l’écriture en sachant que l’album s’adressait à des tout-petits et qu’il serait exploité par des enseignants de maternelle ?

Laurence Gillot. En écrivant Quatre-Saisons Circus, j’ai imaginé plein de petits et grands lecteurs, oui. Mais je n’ai pas du tout pensé aux enseignants qui l’exploiteraient ! Pour être honnête, j’ai plutôt pensé à l’illustratrice et au potentiel visuel et graphique de mes idées. Le rapport texte-image est fondamental. Quand on s’adresse aux tout-petits particulièrement. Mais il n’y a pas un tout-petit, il y en a des millions. Comme il n’y a pas un enseignant, mais des milliers. Un auteur ne sait jamais comment une histoire va résonner chez celui qui la lira. Que chacun s’empare de mon univers à sa guise. C’est cadeau ! Moi, j’y ai mis coeur et conviction, j’ai vibré en l’écrivant.

Lucile Placin. Je ne fais pas mes livres en ayant en tête un public particulier. Je rencontre souvent les enfants, cela fait aussi partie de mon métier, mais quand je travaille sur l’imaginaire, je n’essaie pas d’adapter mon dessin aux plus petits ou aux plus grands (c’est un peu différent avec les documentaires, bien sûr). Mes illustrations pour Quatre-Saisons Circus sont donc traitées de la même façon que ce que je fais habituellement. Mais selon la personne qui les regarde, elles pourront être lues différemment.